Le lundi 13 juillet, en plein coeur du Festival d’Avignon, j’ai rencontré Théo Dusoulié, comédien originaire de Troyes dans l’Aube, qui était de passage à Avignon en tant que festivalier, et qui a eu la gentillesse de m’accorder un moment pour répondre à mes questions. Il joue le rôle de Pierre dans la pièce » Du charbon dans les veines » .

Théo est le parrain de la nouvelle saison théâtrale du Théâtre de Champagne de Troyes.
Théo Dusoulié
Crédit Photo : Gauthier Berr
Peux-tu te présenter ?
T.D : Je suis Théo Dusoulié. J’ai 35 ans. Je suis comédien. J’ai commencé le théâtre à Sainte-Maure, à côté de Troyes, dans une petite association. J’ai voulu faire du théâtre car ma grande sœur en faisait au village et trouvait ça super. Et ça ne m’a pas lâché. J’ai réussi à convertir mon cousin Jean Chevalier alors que personne dans la famille n’était dans la culture. Ensuite, on est rentrés au Conservatoire tous les deux, avec Pascal Broché comme professeur qui nous a pris sous son aile, qui nous a permis de faire déjà des spectacles, du café-théâtre. On a donc commencé sur les planches assez tôt. Dès que j’ai eu mon bac, j’ai réussi à négocier avec mes parents pour aller faire des études de théâtre, plutôt que des études de commerce. C’était pourtant ce que je devais faire, mais je n’étais pas du tout studieux, je n’étais pas du tout intéressé par tout ça. Et le théâtre, ça a été vraiment une évidence, dès le début. Même si, évidemment, on se pose beaucoup de questions, surtout quand on va voir la conseillère d’orientation et qu’elle nous dit « Non, comédien ce n’est pas un métier, il faut faire un vrai métier. » Alors, quand elle m’a dit ça, moi, ça m’a fait l’effet inverse. Je me suis dit : « Ah ouais? Elle pense que ce n’est pas un vrai métier, et bien je vais le faire. » .
Quel est ton parcours ?
T.D : J’ai fait l’école de Théâtre des Variétés à Paris, avec comme professeurs principaux Jean-Philippe Daguerre et Charlotte Matzneff. C’était une superbe école, très complète, avec 25 heures de cours par semaine avec du chant, de la danse, du théâtre classique, du théâtre moderne, etc. Malheureusement, cette école a fermé. Je suis ensuite rentré au cours Florent où j’ai passé deux ans et je n’ai pas trop aimé. C’est l’usine, les cours Florent. Il faut tomber sur des bons profs. Heureusement, je suis tombé sur des profs merveilleux. Mais on est 40 par classe, on a 9 heures de cours par semaine. C’est la vie dure. Je venais de ce petit monde de bisounours, qui est Troyes, et du l’école du Théâtre des variétés, et le changement m’a fait tout drôle.
Quels souvenirs gardes-tu du Conservatoire de Troyes et que t’ont apporté les années d’enseignement pour ta pratique du théâtre?
T.D : On est rentrés directement en deuxième année avec mon cousin car Pascal Broché, notre prof, pensait qu’on avait le niveau. J’y suis resté 2 ans. Pascal a été incroyable avec nous. Il nous a permis de rencontrer beaucoup de gens qui étaient déjà dans le monde professionnel. On a commencé à faire du cabaret, du café-théâtre dans un spectacle qui s’appelait « Le Grand Cabaret » avec Alain Thiery qui organisait ce spectacle. Et donc, il y avait des chanteuses, des chanteurs, des danseuses et un danseur, et puis des comédiens. Et nous, on faisait la partie café-théâtre.
Les deux années au Conservatoire m’ont permis de me professionnaliser. J’ai précisé mes capacités. J’étais très à l’aise sur scène, mais j’allais dans tous les sens. Et donc, la rigueur du conservatoire m’a permis de comprendre qu’il fallait déjà travailler beaucoup et qu’il fallait répéter beaucoup, apprendre, et que c’était pas que du jeu et que ce n’était pas que léger. Ça l’est, évidemment. On joue et c’est ça le plaisir. Mais avant, il y a beaucoup de travail. Et j’ai pris conscience que si je voulais faire ce métier, il fallait que je travaille.
Parmi tes partenaires de théâtre du Conservatoire, tu es un des seuls à faire une carrière professionnelle, et à te démarquer, comment expliques-tu cela?
T.D : C’est un mélange de travail, de chance, de rencontre. J’ai eu la chance d’être pris sur « Du charbon dans les veines » , mais juste avant, j’ai voulu arrêter. C’était trop dur. J’étais payé au lance-pierre à chaque contrat que je faisais. J’avais beau solliciter du monde, j’avais zéro réponse. J’ai essayé un milliard de choses. Et en fait, je commençais vraiment à fatiguer. Et j’ai même appelé ma maman en lui disant : « ça ne va pas du tout, il faut que je rentre à Troyes ». Et je suis rentré pendant la période de Noël, pendant deux semaines. Et en fait, ça m’a rattrapé. Je me suis dit, ça me manque, je vais y retourner.
En fait, il y a beaucoup d’élèves n’en ont pas fait leur métier parce que lorsque l’on rentre au conservatoire, on n’a pas forcément pour objectif de devenir comédien. Il y en a beaucoup qui y viennent juste pour être moins timide, pour se libérer. Le Conservatoire est une école de théâtre basique pour collégiens, et lycéens. Evidemment, moi, je rêvais d’en faire mon métier, mais je ne savais pas du tout si ça allait pouvoir se faire. C’est vraiment après le bac, quand j’ai commencé mes vraies études de théâtre, que je me suis dit que je voulais en faire mon métier. Certains de mes partenaires en ont fait leur métier. Je pense par exemple, à Harmonie Deschamps qui est devenue chanteuse lyrique et qui travaille énormément.
Maintenant que j’ai passé la trentaine, je me dis que je n’aurais pas à mon âge, le courage de me lancer dans ce métier. A 18 ans, on se dit que l’on va y arriver, on y croit et on fonce. Et on ne se pose pas toutes les questions que l’on se pose à 30 ans. Il faut vraiment avoir cette insouciance de la jeunesse pour se lancer. Et après, les choses font qu’on a la chance ou pas, les opportunités ou pas d’avoir des beaux projets. Et je comprends que les parents soient un peu inquiets quand leur enfant leur annonce qu’il veut devenir comédien. Heureusement, on a la chance en France d’être bien lotis avec l’intermittence du spectacle, avec la culture. Même si évidemment, c’est de plus en plus difficile et que la culture prend des coups. Le Festival d’Avignon, c’est quand même merveilleux. Tous les théâtres à Paris, tous les théâtres qui se jouent partout en France aussi. Maintenant, il faudrait aller jouer dans les campagnes où il n’y a pas de théâtre.
Il y a quelques années, j’ai joué dans un festival en plein air dans le spectacle « le Cabaret de la Lune » avec la Compagnie Théâtre au Village. Malheureusement, je ne peux plus, par manque de temps. Et on allait jouer dans les places de village en Bretagne. On arrivait avec nos tréteaux, avec nos lumières. Et le soleil se couchait pendant que la pièce se jouait. Les gens ont parfois des préjugés sur le théâtre mais ceux qui venaient nous voir, trouvaient ça merveilleux. À la fin de la pièce, ils venaient nous voir et on parlait avec eux. Et c’est ça que j’aimerais amener. J’aimerais, si j’en avais la possibilité, populariser le théâtre et le rendre accessible bien au delà des grandes villes.
Parlons un peu de la pièce » Du charbon dans les veines « , comment as-tu intégré le projet?
T.D : J’ai passé l’audition devant Jean-Philippe Daguerre que je connaissais très bien et devant une production du Théâtre du Rive Gauche qui, à l’époque, n’était plus la même que maintenant. J’avais 3 scènes importantes de la pièce à apprendre et à jouer : la scène du tout début où on parle du pigeon, la scène avec Leïla où je la dragouille et je l’embrasse. Et ensuite, il y avait la scène de la mine où je pète un câble. Donc, je passe ces 3 scènes, une première fois. Et ensuite, Jean-Philippe et son assistant me font des retours et me disent : « là, ce serait peut-être mieux que tu fasses ça et que tu essaies ça etc… » . Voilà comment se passent les auditions. C’est très particulier comme exercice. Par exemple, une scène énorme de colère, en trois minutes, il faut être dedans et tout est envoyé. Ce n’est pas comme une pièce de théâtre où on a le temps.
Pendant l’audition, j’ai senti que Jean-Philippe et son assistant, étaient très enthousiastes et m’avaient adoré. Jean-Philippe est donc allé chercher la directrice. Et en fait, j’ai vu dans ses yeux que, son choix à elle, était déjà fait. Et donc, j’ai dû malgré tout repasser l’audition en sachant que de toute façon c’était fait. Je n’ai donc pas été pris. C’est un autre comédien qui avait déjà eu un Molière, qui était déjà très engagé dans le métier, qui a été choisi. Ce qui a été dur, c’est que Jean Philippe m’avait dit que j’avais fait la meilleure audition. Mais malheureusement, les productions, elles ont leur mot à dire. J’ai pris une belle petite claque, mais je me suis dit : « La vie continue » .
Je suis parti tout seul en voyage en Europe de l’Est. C’est la première fois que je faisais ça. Et j’ai reçu un appel de Jean-Philippe Daguerre. Je ne sais pas pourquoi, mais au fond de moi, je sentais qu’il allait se passer quelque chose. Et il me dit, « voilà, avec le comédien qui devait jouer ton rôle, on a décidé d’un commun un accord de se séparer parce qu’il a d’autres projets. Donc, comme tu le sais, t’as fait la meilleure audition à mes yeux. Et maintenant que le rôle est ouvert, est-ce que ça te dirait de le faire ? ». Et ça a été un peu un effet boule de neige qui a été merveilleux. Mais je pense que c’est vraiment cette chance d’avoir eu ce rôle à ce moment-là qui a fait qu’ensuite, beaucoup de choses se sont passées.
Quels sont tes projets pour les mois à venir ?
T.D : La pièce » Le Charbon dans les Veines » continue avec une tournée, on a 80 dates en 2027-2028, plus six jours par semaine de représentation au Théâtre-Saint-Georges à Paris durant toute l’année. Donc là, les alternances commencent à se faire. J’avais déjà une alternance, parce que lorsqu’on était en tournée l’année dernière , il y avait au même moment, les représentations au Théâtre du Palais Royal, donc tous les comédiens avaient une deuxième alternance. Et là, il y a mon alternance qui n’est pas disponible pendant une grosse période, donc je vais avoir un troisième alternance. Ce qui me permet, tout doucement, de m’éloigner de ce rôle qui m’est très cher. En plus, ce sont deux garçons que je connais et que j’adore et et en qui j’ai confiance. Et donc, je leur laisse le bébé en leur disant « Bon, vous en prenez soin, je suis encore là, mais je vais être de moins en moins là parce que d’autres projets peut-être vont arriver, etc. ».
J’ai aussi, pas mal de projets qui sont embryonnaires parce que c’est juste des lectures et que l’on ne sait pas encore ce qui va se passer. J’ai un projet qui est quasiment acté qui va se jouer au théâtre de l’I.A, de l’intelligence artificielle. C’est à Paris, dans le 11e. C’est un endroit où il y a beaucoup de conférences. On commence à faire un petit peu de théâtre sur l’intelligence artificielle. La pièce s’appelle « Génèse » et parle d’un couple dans un futur proche qui veut avoir un enfant. Malheureusement, la femme ne peut pas en avoir. Et le mari, pour essayer de pallier à ça, achète une machine qui permet d’avoir un enfant. Et ça pose toute la question de la parentalité, du fait de porter l’enfant pour une femme, du fait de vivre ça en tant que couple, de faire confiance à l’IA ou pas, etc. Et c’est très intéressant. C’est mis en scène par Lisa Bresner. Et je jouerai avec Lisa Perrio.
Je suis de plus, le parrain de la saison théâtrale de Troyes. C’est une toute nouvelle initiative. Etre le parrain m’a permis de faire un court métrage avec certains élèves du conservatoire de Troyes, et de passer un peu de temps avec eux. Je pense que je vais y retourner quelquefois pour voir un peu comment se passe leur cours, pour discuter avec eux, pour respecter, comme il se doit, mon rôle de parrain.
Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui veut débuter dans le métier?
T.D : Je lui dirais que ça vaut le coup tant que la passion est là et qu’il est prêt à travailler éperdument. On a l’impression que les personnes célèbres sont arrivées comme ça. Alors évidemment, il y a des coups de chance. Mais c’est du travail. Et comme je te l’ai dit, il y a des moments où on se pose des questions. Même pour la vie de tous les jours, ce n’est pas facile d’être en couple avec un comédien.
Pour moi en ce moment, tout va bien. Je touche du bois. Mais je ne sais pas ce qu’il va en être dans deux ans, trois ans. Alors je profite des moments. Mais j’ai toujours ce sentiment d’insécurité au fond de moi. Ce qui est cool, c’est que j’ai cette chance de m’intéresser à plein de choses dans le métier, et d’essayer plein de choses et d’être assez avide de connaissances. Par exemple, je fais de plus en plus de doublages, et je m’éclate. J’ai la chance de travailler avec de très belles personnes, des directeurs et directrices artistiques qui sont très bienveillants. Et c’est en ça que j’aime ce métier. C’est de travailler avec des gens qui sont dans la bienveillance et dans le partage. Et Jean-Philippe Daguerre, c’est vraiment un mec comme ça. Je m’éloigne le plus possible des gens que je ne sens pas. Là, je suis allé voir une pièce d’Ivan Calbérac « Cessez d’être gentil, soyez vous-même ». J’ai eu l’opportunité de faire une journée d’atelier avec lui. Et en fait, j’ai adoré le gars. Il est très humain et c’est une très belle personne. Et c’est avec ce genre de personnes que je veux travailler dans une bienveillance mutuelle, dans une envie d’avancer et de faire un beau projet ensemble.
Et donc, voilà, s’il y a une jeune ou un jeune qui veut faire ce métier, qu’il fonce et qu’il essaye. En fait, il n’y a que ça. Il faut essayer, il faut se lancer, il faut s’amuser, il faut prendre du plaisir. Mais dans le travail, avec une rigueur, avec un engouement. Il ne faut surtout pas s’imaginer que c’est tout le temps une partie de plaisir et que c’est un long fleuve tranquille. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui pensent que c’est facile et que c’est tout le temps léger. Il y a aussi beaucoup de déceptions. Parmi toutes les auditions que l’on passe, on est pris une fois sur dix et encore. On n’est quasiment jamais pris dans les auditions.
Pourrais-tu dire quelques mots pour qualifier cette édition 2026 du Festival d’Avignon ?
T.D : C’est la 60e édition, c’est ça. Alors, malheureusement, je n’y suis là que trois jours, donc je ne peux pas trop savoir… Contrairement à l’année dernière, il y a beaucoup de pièces que j’ai envie de voir. L’année dernière, j’étais un petit peu frustré parce que je n’ai pas eu de coup de coeur. Mais, je suis dur et exigeant. Parce que pour moi, le coup de coeur, quand je le prends, il est tellement intense et tellement fort que je pense que je m’attends à quelque chose d’incroyable à chaque fois. J’ai vu des superbes choses. Cette année, j’ai eu la chance de voir deux pièces qui m’ont beaucoup plu : « Juste Irena » et aussi « Denise Jardinière vous invite chez elle ». C’est une pièce complètement absurde. Je pense qu’il y a des gens qui adorent et des gens qui détestent ce genre de pièces. J’aime beaucoup cet humour, c’est touchant et drôle et il y a une interaction avec le public. Je crois que c’était la 582e hier. C’est un théâtre que je trouve super. C’est un univers qui est complètement assumé et que j’adore. J’ai des potes qui l’ont vu et qui n’ont pas du tout aimé et je comprends.
Je crois qu’il y a eu malheureusement 40% de gens en moins cette année en ce début du festival à cause de la chaleur et de la conjoncture, et du manque d’argent. Avignon, c’est de plus en plus cher. Le logement, les places. Au tout début, je me souviens que quand j’étais à Avignon, on payait 10 euros notre place. Là, c’est le double et avec la carte off. C’est indécent. Pour les compagnies, c’est un gouffre, Avignon. Malheureusement, il y en a beaucoup, qui ferment à cause de ça.

