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Interview de Sheila O’Connor

Samedi 26 juillet 2025, j’ ai eu le grand plaisir d’interviewer Sheila O’Connor, comédienne, scénariste et auteure de « J’aurais 14 ans toute ma vie. » quelques instants avant la dernière représentation de la pièce au Théâtre l’Essaïon d’Avignon. Cette création a rencontré un bel accueil de la part du public lors du festival et a été pour moi une belle découverte.

Sheila O’Connor est à l’affiche actuellement de la pièce « J’aurais 14 ans toute ma vie. » jouée durant le Festival au Théâtre Essaïon à Avignon.

Sheila O’Connor

Crédit Photo : Christian Monnier

Comment est née cette envie d’écrire ce livre « J’aurais 14 ans toute ma vie » et de l’adapter au théâtre?

S.O : En fait, je n’ai pas écrit de livre, c’est la pièce qui est éditée. Cette envie est venue d’amis qui m’ont tannée pendant des années pour que je raconte mon histoire qui, selon eux, est un peu dingue. Moi, je n’osais pas. Et puis, quand j’ai travaillé avec Philippe Calvario sur « Le jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux, en 2023, j’avais déjà en tête le titre « J’aurai 14 ans toute ma vie ». Je lui ai dit, je veux raconter comment je suis perçue par les gens depuis tant d’années et je veux montrer que ma vie n’est pas du tout ressemblante à mon joli sourire mutin. Je voulais absolument faire comprendre par l’intermédiaire de ce texte, qu’il faut croquer la vie malgré toutes les épreuves de la vie. Il a adoré le titre, a trouvé que mon idée d’écriture était une bonne idée. Si la pièce me plaît m’a t’il dit, je te mets en scène et je te produis. J’ai pensé, Philippe c’est quelqu’un de confiant, c’est lui qui m’a remis le pied à l’étrier, il faut que je m’applique et il faut que j’écrive quelque chose qu’il a envie de mettre en scène. Et là, je me suis attelée au texte et pendant le mois de juillet 2023, alors qu’il était au Festival d’Avignon, je lui ai envoyé des extraits et il me répondait en me faisant des vocaux et en me disant qu’il avait aimé tel ou tel passage. Quand le texte a été terminé, on l’ a déposé à l’Adami. C’était en octobre 2023 et on a obtenu direct l’Adami Déclencheur, ce qui nous a beaucoup encouragés. Et là, on s’est demandé si on allait jouer la pièce à Avignon ou à Paris. On n’avait pas l’argent pour Avignon parce que c’est un investissement très lourd et petit à petit on a rencontré des directeurs de salles à Paris et c’était quasiment les mêmes conditions qu’à Avignon. Donc, on s’est dit autant aller à Avignon où c’est une plateforme, où il y a les programmateurs qui viennent. Et en plus, ce sera l’occasion de rencontrer le public aussi de Provence qui est mon public. Juste avant de venir à Avignon, on décroche le label SACD Fonds Théâtre. Donc ça nous a encore plus encouragé. Et c’est en rencontrant le codirecteur de l’Essaïon Paris, Michel Laliberté, qu’on a atterri à l’Essaïon Avignon. C’est un homme adorable comme toute son équipe. Confier son histoire à quelqu’un en qui on a confiance, c’est déjà quelque chose de gagné. Mais ce qui est très drôle, c’est que j’ai pris conscience seulement une semaine avant de jouer que j’allais raconter ma vie à toute la France. Et tout d’un coup, j’ai été un peu affolée. Je me suis demandée si cela allait intéresser les gens. Et à priori, oui puisque les spectateurs sont assez bouleversés. Et rigolent aussi, on n’est pas pathos, on est dans le rebondissement.

Comment s’est faite la rencontre avec Philippe Calvario?

 S.O : Il m’a écrit alors qu’il avait 19 ans. Mais ce qui n’est pas dit dans la pièce parce qu’on a fait quelques coupes pour Avignon, c’est que, à cette période, je recevais des gros sacs de jute de la Poste, et je n’ai pas répondu à beaucoup de personnes, parce que je n’avais pas les moyens de leur répondre. La Gaumont ne me payait pas les photos, les enveloppes et les timbres. J’ai répondu uniquement à trois personnes, un prisonnier, un handicapé et à ce jeune artiste en herbe Philippe Calvario. Enfin, il n’était pas encore artiste, il me demandait des conseils pour le devenir. J’ai même entretenu un long échange avec le prisonnier et le monsieur handicapé. Quand Facebook est né, Philippe Calvario m’a renvoyé le PDF de la lettre que je lui avais écrite. J’avais 28 ans à peu près. Et il m’a dit: « Vous savez, maintenant je suis devenu metteur en scène de théâtre. Est-ce que je peux vous inviter à mes spectacles ? » . Et donc pendant des années, j’ai vu tous ces spectacles qui étaient vraiment ma tasse de thé mais je n’osais pas lui demander de me faire travailler. J’étais rangée dans la case « Scénariste ». Un jour, je rejoue avec une petite compagnie et je l’invite. Et il s’avère qu’il cherchait sa Lisette dans le Marivaux pour remplacer Anne Bouvier. Il me propose le rôle. Jouer mon premier classique à 57 ans me mettait une grosse pression. Je lui ai donc demandé de passer une audition. Il était mort de rire pendant l’audition, parce que j’ai proposé une lisette punk. J’ai été prise pour le rôle. L’aventure a commencé. Et il m’a reconnectée avec mon métier de comédienne. Il m’a redonné envie. Et j’ai retrouvé mon public. Et là, c’est une drogue. De joie. Et d’ amour. Je me suis retrouvée avec les spectateurs à discuter. « Qu’est-ce que vous êtes devenue? Pourquoi est-ce qu’on ne vous voit plus ? » Et là, ces questions faisaient écho au texte que j’avais envie d’écrire depuis des années. Et je me suis dit, je vais répondre à ces gens-là. Parce que eux, ils ont le droit de savoir. Et c’est comme ça qu’ on en est arrivé à venir ici à Avignon, et à jouer la pièce au Théâtre de l’Essaïon.

Quelles sont vos impressions sur cette édition?

S.O : J’ai été surprise par le nombre de spectacles. Je trouve qu’il y en a beaucoup trop. Il faudrait arrêter ça, mais je ne sais pas comment on fait. C’est devenu du business, et c’ est dommage. Par contre, j’ai adoré le contact avec les Avignonnais. Je suis allée faire un petit tour chez le coiffeur et les coiffeuses sont venues voir le spectacle. Quand je tractais, les gens me reconnaissaient tout de suite, donc moi je n’ai reçu que de l’empathie. Et après, à la fin du spectacle, les gens me disent « On n’a plus envie de vous appeler Pénélope, on a envie de vous appeler Sheila. ». Donc, je me dis que j’ai gagné. Et il y a des gens qui me disent « Est-ce que je peux vous faire un câlin ? Est-ce que je peux vous faire un bisou ? » Et cela me touche beaucoup parce que comme pour « La Boum », c’est du public croisé. Les spectateurs viennent avec leurs enfants et même leurs petits-enfants.

D’où vous vient cette force qui ne vous a jamais lâché durant vos épreuves?

S.O : Je crois que d’avoir été élevée à la rude, cela m’a donné de la force parce que très jeune, j’ai dû me débrouiller un peu toute seule.
Et en même temps, malgré la face sombre qu’on découvre d’elle dans le spectacle, ma mère avait cette forme de force, d’enthousiasme. J’en ai hérité vraiment dans les gènes. De mon père aussi qui était un homme un peu rock’n’roll. Il a commencé à travailler très jeune pour nourrir une famille de 10 enfants. Je crois qu’il y avait quelque chose dans cette famille qui nous poussait tout le temps à aller de l’avant sans se retourner. Je n’ai jamais été attrapée par la maladie de l’amertume. Et ça, ça sauve une vie. Je m’émerveille encore. Il faut garder ça. Garder cette âme d’enfant. Et j’apprendrai jusqu’à mon dernier souffle. On apprend toujours en fait et tous les jours. Cela n’a pas été simple pour Philippe de mettre en scène la pièce, parce qu’au départ on l’avait envisagée comme un seul en scène. C’est lui qui a eu l’idée de faire exister sur scène le personnage de Pénélope. Et cela a donné à la pièce une temporalité. Il a vraiment travaillé dur et il était énervé quelquefois contre lui-même, parce qu’il ne trouvait pas. Et puis un jour, alors qu’ il était sur son vélo, il m’a appelée en me disant: « Ça y est, j’ai trouvé. » . Puis, tout s’est dessiné comme si les étoiles s’alignaient.

En ce dernier jour du festival, vous aurez tout à l’heure votre dernière représentation, qu’auriez-vous envie de dire à votre petite fille intérieure?

S.O : Tu as une patience sans limite et aujourd’hui tu es récompensée parce que tu as toujours été digne.

 Parlons un peu du film « La Boum ». Comment avez-vous été choisie pour le rôle?

S.O : Au départ, je devais jouer dans un film « La Petite Sirène » , mais le psy de la DDASS qui devait donner son accord car j’étais mineure et que le film était tourné en dehors des vacances scolaires, a refusé parce que ma mère était séparée. En plus, elle n’était pas mariée. C’était la sorcière mal aimée. Le réalisateur du film a été très déçu pour moi, et m’a présenté à Claude Pinoteau. Je ne suis donc pas passée par les directeurs de casting, je suis passée directement de réalisateur à réalisateur. Et donc, j’ai décroché le rôle principal du film « La Boum » . Et là, nul besoin de demander l’accord du psy, car le film devait être tourné pendant les vacances. Mais une sublime brune aux yeux verts (Sophie Marceau) débarque quelques semaines avant le tournage par le biais d’une agence mannequin junior. Elle cherchait un job pour l’été et comme elle ressemblait énormément à Isabelle Adjani à l’époque, ils lui ont confié le premier rôle. Je n’ai pas de regret car je ne pense pas que j’aurais pu devenir star à son âge. Moi je suis trop dans l’affectif, je suis quelqu’un d’hypersensible et je pense que je n’aurais pu supporter toute la pression.

Quels souvenirs gardez-vous des tournages de la Boum 1 et 2 et des relations avec vos partenaires?

S.O : J’ai adoré Claude Brasseur et Denise Grey. Brigitte Fossey, je l’ai rencontrée plus tard dans les festivals où on était jury toutes les deux, ou lors d’évènements organisées autour de « la Boum » . C’est une femme très chouette. Sur le tournage, j’avais très peu de scènes avec elle, donc je l’ai très peu croisée. J’ai gardé des relations avec des jeunes de la bande, (quatre personnes du film), on est restés amis. Tous n’ont pas fait carrière dans le métier. Avec Sophie Marceau, on a très bien travaillé ensemble. Mais comme on n’a pas du tout eu le même parcours, on n’a pas eu de relation après le film. On s’est revus pour « la Boum 2 » et puis après, on s’est recroisées à un événement et c’est tout. Quand on est une star comme elle l’est, je pense qu’on est très sollicité aussi.

Votre fils vous annonce qu’il veut participer à un casting pour être comédien. Est-ce que vous l’encouragez à postuler ou pas?

S.O : Il n’a jamais été intéressé par le milieu artistique. Il adore me lire quand j’écris des scénarios, etc. Mais il n’a jamais été attiré par ce milieu parce qu’il a vu la violence que ça pouvait être justement quand on est très intègre. Il m’a vu le vivre en live, et il a pris conscience des combats et de la teneur en énergie que cela demande. Et donc, il n’a pas choisi cette voie-là.

Quel conseils donneriez-vous à un jeune comédien?

S.O : Cela dépend s’il joue en France ou dans un autre pays. En France, si on n’a pas de réseau, on ne sera jamais comédien. Ce n’est pas une histoire de talent, mais de réseau et de relation. En France, tout marche à la relation et c’est bien dommage parce qu’il y a des gens hyper talentueux qui ne savent pas réseauter et il y a des gens moins talentueux qui sont très doués pour réseauter et qui s’en sortent mieux. On ne peut rien y faire, et je ne pense pas que ce soit uniquement dans les métiers artistiques. Moi, j’ai beaucoup d’amis qui ne travaillent pas du tout dans le métier, et leurs chefs sont moins compétents qu’elles. Et c’est dommage, parce ça a beaucoup fait baisser le niveau de la France, de placer toujours les copains.

Avez-vous des dates prévues à Paris ou en tournée?

S.O : Alors, comme on est en création, on a des programmateurs qui nous ont dit déjà qu’ils étaient intéressés par la pièce. Donc là, ils font leur marché et au mois d’octobre-novembre, ça commence à se téléphoner de tous les côtés. On va jouer le 24 août dans la Sarthe, dans un jardin à l’occasion d’un festival qui s’appelle « Scènes au jardin » qu’organise mon metteur en scène Philippe Calvario. C’est un festival bucolique. Il y aura aussi Marianne James, le groupe « Les Innocents » , qui va jouer en accoustique. Donc pendant trois jours, on va jouer devant les Sartois. Et moi j’adore ça. J’aime vraiment cette proximité. Si j’ai conquis le public, les professionnels, je ne sais pas pourquoi, ont du mal avec moi. Il y a un an dans un dîner, j’ai rencontré une directrice de casting devenue agent et elle m’a dit : « Sheila je croyais que tu étais stupide, et c’est pour cela que je ne t’ai jamais reçue » . Et je lui ai répondu: « Tu te rends compte, tu étais directrice de casting et tu n’as même pas fait l’effort de me rencontrer » . Donc j’ai vécu ça très violemment quand je suis rentrée chez moi ce soir-là. Et je me suis dit qu’aux yeux du métier, j’étais quelqu’un d’inintéressant. C’est comme ça. Mais moi, je m’en moque parce que je sais que le théâtre me remet en contact avec les vrais gens. Et c’est ça que je reçois comme dose d’amour. Et je ne pense pas que les gens se forceraient à m’attendre à la sortie si ça ne leur plaisait pas. Je me dis que peut-être la roue va tourner. Je continue l’écriture, j’ai écrit un long métrage et j’ai déjà l’idée d’une autre pièce de théâtre à laquelle je vais m’atteler à la rentrée.

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