Le vendredi 24 juillet, en plein coeur du Festival d’Avignon, j’ai eu le très grand plaisir de rencontrer Jean-Philippe Daguerre, comédien, auteur et metteur en scène. Il a reçu de nombreux Molières : 5 pour la pièce « Du Charbon dans les Veines » qu’il a écrite en 2025 et 2 pour la pièce « Adieu Monsieur Haffmann » en 2018. Plusieurs de ses autres pièces ont eu des nominations.

Juillet 2023 : Lecture de la pièce «Du Charbon dans les Veines » dans le Cloître du Palais des Papes, dans le cadre du « Souffle d’Avignon » . J’avais eu le grand plaisir d’ y assister.
Quelles sont les étapes déterminantes de votre parcours ?
J.-Ph.D : J’ai d’abord été comédien, et en même temps chanteur de rock. C’est par la scène rock que j’ai eu envie de faire de la mise en scène. J’étais un peu le leader du groupe, et donc j’organisais des grandes soirées, des auberges espagnoles, en invitant plein d’invités des milieux du rock, de la chansons française, de la danse contemporaine. Je m’occupais des intermèdes, pour changer de plateau, etc. C’est ainsi que je suis venu à la mise en scène, j’y ai pris goût tout en continuant à être comédien. En étant metteur en scène, j’ai d’abord eu l’amour des grands classiques, notamment de Molière, j’ai monté 9 pièces de Molière. J’ai monté aussi « Cyrano de Bergerac » , « Le Cid ». Ainsi, je suis devenu un amoureux de la langue française. Ce qui n’ était pas quelque chose de naturel chez moi, je n’ai pas beaucoup de culture, je lisais très peu de livres, et je n’étais pas un élève très brillant, j’avais une culture assez générale, et plutôt de sportif, parce que je suis plus un fan de sport, que de culture littéraire ou théâtrale.
Mais à partir du moment où j’ai eu cette passion de la mise en scène avec les grandes oeuvres classiques, j’ai plongé dans cet amour du théâtre, et notamment dans cet univers de prose, de vers, etc. Et le grand théâtre classique m’a amené un rythme, une dramaturgie, et il m’ a donné envie assez tard de tenter l’écriture de pièces. Alors je me suis aventuré à partir de 40 ans, à mettre en scène des spectacles pour les jeunes publics, à adapter « La Flûte Enchantée » de Mozart.
J’avais co-écrit auparavant, une pièce avec mon épouse, Charlotte Matzneff, qui s’appelait « Nous Sommes Une Femme. ». Cela m’avait mis en confiance, mais je ne me sentais pas encore complètement légitime en tant qu’ auteur.
Et à partir du moment où j’ai senti que j’avais, grâce au théâtre classique, une expérience de l’oreille, une expérience culturelle, qui me permettait d’avoir, un vocabulaire, j’ai pu mettre des mots sur mes émotions et je me suis senti capable d’écrire des pièces. J’ai écrit « Adieu Monsieur Haffman », et comme il y a eu beaucoup de récompenses sur ce spectacle, cela m’a encouragé à en écrire d’autres. Je ne savais pas quand je l’ai écrite, que j’en écrirais d’autres, mais après, j’en ai écrit cinq autres, et puis j’ai adapté Goldoni, « Arlequin », « les Trois Mousquetaires » , « La Chambre des Merveilles », j’ai co-écrit « Le Voyage de Molière » avec Pierre-Olivier Scotto. Donc l’écriture est devenue une seconde vie. Et j’ai continué à être à la fois comédien, toujours metteur en scène en ajoutant cette corde à mon arc qui est l’écriture.
Avant j’étais un boulimique, maintenant, je suis devenu un stakhanoviste du théâtre, puisque je suis engagé dans toutes les parties artistiques qui existent, sans parler de la production et de la communication, puisque je dirige avec mon épouse, une compagnie.
Comment est née cette passion du théâtre?
J.-Ph.D : Plus jeune, je sentais que j’avais des aptitudes à l’école car mon instituteur disait à ma mère que j’étais celui qui disait le mieux les poèmes. La prof de français me faisait jouer les rôles principaux de Sganarelle ou du « Bourgeois Gentilhomme ». Ma mère était catéchèse, donc j’allais au catéchisme, et il y avait un prêtre qui adorait le théâtre, et il organisait un petit spectacle à la fin de l’année, dans lequel je jouais et après j’ai intégré un club théâtre, à la M.J.C.
J’ai donc toujours été confronté au théâtre, à l’école et dans le monde associatif, c’est quelque chose qui est arrivé naturellement au moment où j’ai passé mon bac, que j’ai péniblement obtenu, après avoir redoublé. De façon naturelle, je suis arrivé à me dire que le théâtre était fait pour moi, car je m’étais toujours senti à l’aise dans ce domaine. Je sentais que les gens aimaient , que je faisais rire mes camarades quand je jouais, et que j’avais un facteur sympathie supérieur dans ce domaine. Je me suis lancé avec confiance dans ce métier à l’âge de 19 ans, et à partir de là, je suis devenu intermittent du spectacle. J’ai tourné à la télé, j’ai fait tous les métiers possibles du jeu, la télé, le cinéma, la publicité, la post-synchronisation, toutes ces activités, et c’est comme ça que ça s’est passé.
Vous êtes prolixe. Ou trouvez-vous l’inspiration pour l’écriture de vos pièces?
J.-Ph.D : Je ne sais pas trop où je la trouve. L’inspiration peut venir de quelqu’un qui me raconte une anecdote, d’un film, ou d’un documentaire. Je me sers un peu aussi des réseaux sociaux, et je suis aussi abonné à l’INA. J’aime bien faire voyager le spectateur dans le temps. 80% de mes pièces se passent dans le passé, j’aime bien raconter aux gens ce que je pense de l’humanité d’aujourd’hui, mais à travers les leçons du passé, et j’aime bien faire ressusciter les morts. Le théâtre permet de remonter le temps, d’explorer, et j’aime bien ce petit voyage dans le passé, c’est un peu ma marque de fabrique.
Donc les sujets, ça peut arriver dans une heure, parce que j’ai entendu quelqu’un parler de quelque chose, ou alors, ça peut venir quand je vais voir un spectacle, une situation peut me donner une idée à exploiter. Je n’ai pas de recette, je cherche l’inspiration.
De quelle manière travaillez-vous lorsque vous êtes dans un projet d’écriture, est-ce que vous écrivez tous les jours ?
J.-Ph.D : Je n’ai aucune discipline sur l’écriture, je ne fais aucun plan. J’écris mes pièces, je les laisse un peu maturer. Je note une phrase par-ci par-là, que je garde là sur mon téléphone, j’ai un petit répertoire, je note une idée, et puis tout d’un coup quand j’ai à peu près ciblé mon sujet, et imaginé mes personnages, je m’isole, et dans les 8 jours, j’écris une première version. Donc moi j’écris très très vite, j’écris jour et nuit, je m’isole, et ça sort, et je m’endors quand je m’endors, je mange quand j’ai faim, et j’écris, j’écris, j’écris, je laisse faire l’inspiration, et ce sont mes personnages qui écrivent la pièce, je n’ai fait aucun plan, je sais à peu près de quoi ça va parler, et souvent les sujets et les situations apparaissent en même temps que j’écris. Quand j’écris la scène 1, je ne sais pas ce que sera la scène numéro 2, c’est en écrivant la 1, que l’idée de la 2 m’arrive. Je laisse faire l’imaginaire, et je laisse vivre mes personnages. Pour moi, l’important, c’est de bien les cibler.
Il règne un très bon état d’esprit dans vos troupes, comment faites-vous pour l’entretenir et le garder, ce qui est rare?
J.-Ph.D : Je ne sais pas si c’est rare, mais en tout cas c’est précieux. C’est notre plus grande fierté avec mon épouse Charlotte Matzneff. La Compagnie « Le Grenier de Babouchka » existe depuis 22 ans et nous avons réussi à créer ce qui nous faisait fantasmer au théâtre : cet esprit de troupe, de fraternité, de solidarité. C’est une forme de communauté d’amitié, d’affection qui fait qu’ on est bien ensemble, et que l’on fait toujours plus plaisir à ceux qui viennent nous voir jouer. Pour nous le plus important avec Charlotte, c’est de permettre aux comédiens de bien vivre ensemble. En 22 ans, on a vraiment réussi à constituer des groupes, qui sont heureux ensemble. Ce n’est pas pour rien qu’il y a des pièces qui sont jouées depuis 16 ans chez nous. Il y a des alternances, on a de nouveaux comédiens qui arrivent, mais on garde quand même la grande base du « Grenier de Babouchka » . Lorsqu’un comédien entre au Grenier, en général il y reste. Mais, il peut partir quand il veut, car on n’est pas une troupe, on est une compagnie avec un esprit de troupe. C’est un grenier, où l’ on se donne rendez-vous, et de ce grenier, on sort des costumes et on fait un spectacle.
C’est ma plus grande satisfaction, dans ma petite vie d’artiste, et d’homme, de me dire qu’on a au moins réussi cet état d’esprit que les spectateurs ressentent et voient dans notre façon de nous comporter. Ils nous en parlent souvent.
Quand on va dans les salles en province, on est très heureux d’y être, on donne rendez-vous aux spectateurs au bar du théâtre, à la fin de la représentation pour échanger, on ne met pas les gens de côté, on ne se croit pas au dessus des autres. On sait très bien qu’on est des saltimbanques, des artisans, et on est heureux d’avoir la chance de faire un métier où on raconte des histoires à des gens dont on a souvent l’impression que ça leur fait du bien. Parfois ça peut les aider, ça peut leur permettre de mieux comprendre leur situation personnelle. C’est une démarche émotionnelle, intellectuelle, philosophique, politique. Le théâtre, à travers nos histoires, permet d’amener cette réflexion. Nous avons la responsabilité de construire des groupes qui vivent bien ensemble malgré leurs différences, ce qui est le pari de la société. Nous sommes une micro-société, et c’est un vrai défi de réussir à faire vivre tous les comédiens, ils sont 80 au « Grenier de Babouchka ». Ils sont heureux de se retrouver que ce soit à Avignon ou lorsque l’on fait de grandes fêtes au Ranelagh. On sent quelque chose de naturel, de simple, et il n’y a pas de jalousie, de rivalité, c’est un peu une famille, en tout cas, c’est l’esprit que Charlotte et moi, avons voulu garder.
Vous avez eu plusieurs Molières, et aussi des nominations pour des pièces, que vous a apporté cette reconnaissance par la profession?
J.-Ph.D : Au niveau du théâtre classique, je n’avais pas forcément besoin d’avoir des Molières, parce que nous avions déjà notre notoriété. Nous avions fait un gros succès avec « Cyrano de Bergerac » . Quand nous jouions nos classiques à Paris que ce soit l’après-midi ou le soir, c’était toujours plein. On était vraiment la Compagnie à Paris, qui s’était imposée sur les pièces de Molière, et sur les spectacles familiaux, où nous avions dans le public, à la fois, les petits-enfants, les enfants et les grands parents. Nous sentions que nous avions réussi quelque chose.
C’est vrai que les Molières, ça a été très important pour la création contemporaine, puisque moi, je ne fais pas jouer d’ acteur célèbre, du coup, les Molières ont mis une loupe sur notre travail, et donner une notoriété aux spectacles, qui ont ainsi, pu être joués longtemps.
Les Molières, c’est une valeur énorme ajoutée à des spectacles, surtout quand il n’y a pas de tête d’affiche.
Comment expliquez-vous le succès de vos pièces? Quel est le point commun entre toutes les pièces ?
J.-Ph.D : Il y a à la fois dans mes pièces de la tragédie et de l’humour, de la comédie. Et je pense que les gens aiment avoir les deux. Mon grand maître en écriture, c’est Marcel Pagnol. Dans les histoires qu’il raconte, il y a toujours des personnages simples, émouvants, mais drôles aussi. Et moi, comme j’étais biberonné à Pagnol quand j’étais petit par ma mère, je pense que j’ai gardé cette attirance pour les personnages. Je raconte souvent des histoires avec des gens simples et qui ne parlent peut-être pas à tout le monde, si on n’est pas issus de leur communauté, mais qui ont des traits de caractère universel qui font que les spectateurs se sentent concernés par leurs doutes, leurs problèmes, leurs peurs, et aussi par leur bonté, leur fierté.
C’est vrai que je suis quelqu’un qui croit en la seconde chance. Même quand je traite des sujets qui ont l’air très sombre, j’essaie de trouver de la lumière chez les êtres humains et des issues positives. Je suis quelqu’un qui malgré la tragédie de la vie, de la peur de la mort, de la maladie qui m’a touché de façon personnelle à plusieurs reprises, j’essaie d’avoir cet esprit de joie qui prend le dessus sur toutes les tragédies. J’adore prendre des sujets qui peuvent surprendre le spectateur. Il vient au spectacle, parce qu’il a vu que la pièce avait des Molières, il pense que ça va être plombant, mais finalement, il en sort avec la banane et l’émotion. Il y a un sentiment de joie que j’essaie de transmettre malgré toutes les tragédies de la vie.
Je pense qu’il y a une histoire de style dans mon écriture aussi. Il y a toujours des gens qui vont détester ce que je fais, mais l’essentiel, c’est qu’il y ait une majorité de gens qui l’aime pour que je puisse continuer à faire des spectacles.
Et quels sont vos prochains projets de pièces ou d’écriture dans les mois qui viennent ?
J.-Ph.D : Je n’ai aucun projet d’écriture parce que j’ai monté 5 pièces en un an, et comme elles ont toutes bien marché, elles reprennent toutes à la rentrée à Paris ou en tournée. Du coup, je n’ai pas de temps pour envisager une nouvelle pièce. Je monte « les Enfants du Paradis » à la rentrée au Théâtre du Ranelagh et j’ai toutes mes pièces qui reprennent « Du Charbon Dans les Veines » , « La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob », toutes les pièces classiques, je ne vais pas toutes les citer mais j’en ai 11. Et s’occuper de 11 spectacles et jouer dans l’un d’entre eux qui est « Du Charbon Dans les Veines » en alternance, ça ne me laisse pas le temps à la création. Donc là, je m’occupe des bébés et quand je les aurai fait bien grandir, j’en mettrai un autre au monde.
J’espère juste trouver un sujet pour rêver un peu dans ma tête. Depuis que j’ai écrit « Adieu Monsieur Haffman », dès que j’avais lancé une pièce, j’avais tout de suite un sujet derrière et une autre idée. C’est un peu comme un enfant qui s’en va de la maison, tout d’un coup on se sent à poil mais comme on est déjà en train de réfléchir à un autre et bien ça nous tient compagnie, et ça fait du bien et on ne se sent jamais seul. Là, ce n’est pas le cas, et je suis un peu troublé car j’ai un peu peur du manque d’inspiration. L’envie d’écrire je l’ai, mais je n’ai pas encore le sujet qui va m’inspirer. Je suis en quête de ça et j’essaie de me dire que je vais tenter de travailler moins pour essayer de penser un peu plus.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui vient de Troyes par exemple et qui souhaite devenir comédien?
J.-Ph.D : C’est déjà de prendre des cours de théâtre. Quand on veut faire une carrière dans le cinéma ou la télé, on peut y arriver sans prendre de cours, si on a une nature, si on est spontanément à l’aise derrière un objectif et et que l’on a un caractère ou une personnalité pour ça. Mais pour le théâtre, ça me semble totalement impossible parce qu’il faut quand même se confronter au plateau, être écouté, jouer avec quelqu’un d’autre, porter la voix, articuler et faire le travail nécessaire pour s’exprimer.
Donc, il faut prendre des cours et se sentir bien là où on est, il faut tester les écoles. Si on s’y sent bien, si on est heureux d’être là, de venir rencontrer les autres copains, de jouer, on acquiert de l’expérience. Et après, si on veut en faire un métier, on fait un conservatoire, on tente des grandes écoles, en tout cas, on cherche comment se former. Je pense qu’il faut toujours continuer à se former, il y a beaucoup de stages qui sont organisés.
J’anime des stages de formation avec des comédiens professionnels qui ont parfois 40 ans d’expérience et qui viennent se confronter à ma méthode et à ma façon de travailler. C’est une façon de remettre en question leur pratique. Et moi, ça me remet en question aussi, en voyant des gens qui ne travaillent pas de la même manière que moi et qui ont d’autres façons de travailler.
Je dis toujours à tous les jeunes comédiens qui démarrent, qu’ au delà de l’outil technique que l’on apprend, il faut être curieux des autres, observer et s’intéresser aux gens. Si on passe son temps à s’ausculter tout seul, on n’aura pas grand chose à raconter. Il faut s’intéresser à la mécanique des gens : « Qu’est-ce qui les guide? Qu’est ce qui les trouble ? Où sont les difficultés? Où est-ce qu’il y a de la joie? ». Et puis il faut s’intéresser au fonctionnement du monde. Quand on s’y intéresse, ça permet d’avoir des choses à raconter en tant qu’artiste que l’on soit comédien, metteur en scène ou auteur.
Que puis-je vous souhaiter pour la suite ?
J.-Ph.D : J’essaye d’être un homme bien, sachant que j’ai tous les défauts du monde, comme beaucoup de gens. Mais j’ai trouvé l’endroit dans lequel, je fais plaisir aux gens : une activité professionnelle où je sers à des gens comme un boulanger qui est fier de son pain et de ses croissants, comme un menuisier qui a fait un meuble qui va servir à un gamin pour ranger ses jouets.
Ce qui m’interroge aujourd’hui, c’est de préparer l’avenir de mes enfants, au niveau de leur bien-être et de façon générale de celui de la génération qui arrive. On a envie d’être fier de la trace que l’on va leur laisser sur la terre.
Je souhaite surtout que mes enfants soient heureux malgré les moments difficiles parce que c’est impossible d’être heureux si on ne sait pas ce que c’est la difficulté de vivre. Je souhaite leur donner des outils pour qu’ils trouvent leur voie et du plaisir à rencontrer les autres. Le théâtre enseigne la rencontre et il permet la sociabilisation même quand on est ultra timide quelles que soient les angoisses que l’on peut avoir. A travers le jeu on se raconte, on se rencontre , on parle aux autres et on écoute aussi les autres.
J’espère pouvoir continuer à me sentir libre aussi. Je pense que j’ai réussi le miracle très dur dans ce métier, même si j’ai fait des concessions comme tout le monde, d’avoir eu une grande liberté dans les choix que j’ai faits.
Je n’ai jamais cherché la notoriété. Mais, j’ai toujours eu l’ambition de faire des spectacles qui marchent parce qu’on se dit que si ça ne marche plus, on disparaît. C’est le public qui décide de notre succès.
Je souhaite vraiment continuer à pouvoir intéresser les gens et si, à un moment je vois que ce n’est plus le cas, au moins je serai fier de ce que j’ai fait jusque-là et d’avoir transmis à des plus jeunes ce plaisir et cet état d’esprit.
Je n’ai jamais dit ça parce que c’est pas facile à dire mais parfois, j’ai envie d’arrêter parce que j’ai tellement donné au théâtre, j’ai fait tellement de spectacles, j’ai fait travaillé tellement de gens, j’ai eu beaucoup de Molières et j’aime tellement la vie, la contemplation, j’aime bien manger, j’aime bien boire, retrouver des amis, je ne vois pas assez mes amis, je ne vois pas assez ma famille, je ne vois pas assez mes enfants. Je me dis que le théâtre m’a beaucoup donné et m’a beaucoup appris mais il m’a aussi beaucoup pris.
C’est très prétentieux mais je trouve qu’on est une compagnie modèle par rapport à un état d’esprit et j’aimerais qu’il reste et que d’autres s’en inspirent. Je vais voir des jeunes troupes à Avignon qui me font tellement plaisir parce que j’ai senti cet investissement, cette générosité, ce Vivre-Ensemble. J’ai tellement envie que l’on n’ait pas fait un coup dans l’eau avec le Grenier de Babouchka. Au départ, notre compagnie était amateur et avec ma femme, on faisait beaucoup de bénévolat. On est la plus grosse compagnie en France sans avoir jamais essayé de bouffer les autres. On a toujours développé un esprit sans aucune autre ambition que de passer des bons moments ensemble et de les offrir aux autres.
Le monde dans lequel on est, nous a permis d’exister grâce aux Molières. Les Molières, c’est une reconnaissance de la profession parce que c’est eux qui votent et ça veut dire que, à partir du moment où elle nous donne des Molières c’est qu’elle est fière de notre travail, en tout cas elle est respectueuse, elle nous encourage à continuer à faire ce que l’on fait.
J’aimerais tellement, quand je vais m’arrêter, parce que je sais que je vais m’arrêter bientôt, quand j’irai au théâtre, sentir ces gens qui ont cette envie de faire plaisir, cette transpiration et qu’ils le font, de façon honnête envers leurs comédiens et leurs employés. Quelquefois, on s’est un peu trompé, Charlotte et moi, mais je pense qu’on a toujours eu envie d’être fier de ce que l’on faisait l’un et l’autre et quand l’un des deux, pouvait se tromper, on était peut-être un peu radical sur des décisions qu’on pouvait prendre et avoir des énervements envers certaines personnes. Mais, on a toujours l’un ou l’autre, trouvé de l’indulgence aux choses, ce qui fait que nous avons mis notre orgueil de côté.
Ce n’est pas parce qu’on a eu des Molières ou des nominations qu’on s’est senti supérieur aux autres et surtout on a toujours eu conscience que le succès n’est là que parce qu’il y a des camarades qui se sont saigné le cul pour nous, avant nous et qu’ils ont fait un théâtre qu’ils ont défendu. Nous, nous sommes un peu la tête de l’iceberg, s’il n’y a pas l’iceberg au fond nous ne sommes rien et le théâtre n’est rien sans le collectif.
Je ne crois pas au mec qui est tout seul un génie. Je ne suis pas un génie du tout mais par contre j’ai un tempérament, un caractère et j’ai un état d’esprit que j’ai cherché et qui m’a presque dépassé. Cela m’a rendu meilleur de le chercher. Je ne pense pas que j’étais un mec particulièrement bien mais j’ai rencontré des gens autour de moi, des comédiens, des créateurs, qui m’ont beaucoup influencé pour devenir un être meilleur. Du coup, j’ai touché du doigt la bonté des autres, j’ai essayé d’en prendre un peu. Je suis fier de me dire que j’étais capable moi aussi de construire une oeuvre collective.








